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Publié le 12 septembre 2026 · Par Vincent KENNEL

Indicateurs de projet : les familles et ce qu'elles ignorent

Coût, délai, qualité, risque : la liste d'indicateurs que tout le monde reprend n'est imposée par aucune norme, et quatre référentiels majeurs en donnent quatre versions différentes. Ce qui distingue un indicateur utile se lit sur un autre axe.

Une main tient une feuille de tableau de bord de projet au-dessus d un bureau en bois. Sept lignes s y succèdent, chacune avec une icône, une barre d avancement, un pourcentage et une courbe ascendante : Design 78 %, Procurement 64, Construction 52, Environment 71, Community 68, Operations readiness 46, et une septième ligne générique intitulée One more line, 58. La feuille est titrée Project dashboard, A clearer view ahead. À côté, une maquette en coupe du même programme montre les routes et les bâtiments en surface et, dessous, les réseaux, la fouille et un vide non éclairé, cerné d un pointillé et annoté Still a blind spot. Les textes de l image sont en anglais.
En bref

Un indicateur de projet mesure un attribut du projet selon une règle définie, pour éclairer une décision. Aucune norme ISO n'en impose la liste : délai, coût, avancement, qualité et risque sont une convention d'usage, pas une taxonomie. Une lecture plus stable suit les trois objets que NF ISO 21502:2021 assigne au compte rendu, §7.15.1 : l'état, l'écart, la prévision.

En revue de programme, le tableau de bord tient sur une page et porte une vingtaine de lignes. Chacune est exacte. Aucune ne dit par où commencer, et aucune ne dit ce qu'elle ne montre pas. Le réflexe, devant ce malaise, est d'en ajouter une. Cet article ne juge pas le réflexe. Il donne les deux questions qui rendent lisible un tableau de bord existant : ce à quoi chaque ligne répond, et ce qu'elle ne peut pas voir.

Ce qu'est un indicateur de projet

Un indicateur de projet est la mesure d'un attribut du projet, assortie de la façon de l'obtenir, retenue pour éclairer une décision.

Cette définition est composée, et il faut dire pourquoi : aucune norme ne la porte. ISO 21506:2024, qui est le vocabulaire du management de projets, programmes et portefeuilles, compte cent entrées numérotées de 3.1 à 3.100. Aucune n'est indicateur, indicateur clé de performance, mesure ni métrique. Les cent entrées ont été lues, dans les deux langues. NF ISO 21502:2021 n'est pas plus prodigue : elle emploie le mot une seule fois, et à propos des fourchettes d'estimation.

Les briques de la définition viennent donc d'ailleurs, et d'un seul texte. La 7e édition du PMBOK Guide (2021) définit une métrique comme la description d'un attribut du projet ou du produit et de la façon de le mesurer (§2.7, p. 93). Le même chapitre qualifie l'indicateur clé de performance comme une mesure quantifiable servant à évaluer le succès du projet (§2.7.1.1), et pose qu'on ne mesure et ne publie que ce qui permet d'apprendre, de décider, d'améliorer, d'éviter un problème ou d'empêcher une dégradation (§2.7.6). L'APM Body of Knowledge, 8e édition (2025), en donne une définition voisine dans son glossaire.

Métrique et indicateur clé de performance sont donc deux objets, pas deux mots : le second est le sous-ensemble du premier, qualifié par une finalité d'évaluation.

Reste un fait que chacun peut vérifier en quelques minutes. Le sigle KPI est un arrivant récent chez le PMI : deux occurrences dans la 6e édition du PMBOK Guide (2017), en passant et sans entrée de glossaire, sept dans la 7e édition (2021), avec une section entière. Et il n'a rien d'universel. PRINCE2 7 (2023) ne l'emploie jamais et parle de tolérances. Le standard gouvernemental britannique GovS 002, version 2.1 (2025), écrit performance indicators et pas une seule fois key performance indicator.

Si aucune norme n'impose le mot, rien n'impose non plus la liste.

Les grandes familles, et pourquoi aucune liste ne fait autorité

Les familles qu'on rencontre partout sont au nombre de cinq : délai, coût, avancement, qualité, risque. Elles sont commodes et se comprennent sans explication. Ce n'est pas pour autant une taxonomie normative : aucun référentiel ne les pose sous cette forme.

Ce que les référentiels impriment, ce sont quatre découpes différentes.

7e édition du PMBOK Guide (2021)
sept catégories de mesure
PRINCE2 7 (2023)
sept aspects de performance placés sous tolérance
NF ISO 21502:2021, §6.6.3
quatorze postes de données d'avancement et de performance à collecter
NDIA, révision 3 (2021)
huit familles de mesures prédictives
livrables, livraison, performance par rapport à la référence, ressources, valeur métier, parties prenantes, prévisions.

Ni la qualité ni le risque n'y sont des catégories. La qualité entre par la bande, dans les mesures de livrable ; le risque n'y figure pas.
bénéfices, coûts, délais, qualité, contenu, durabilité, risque.

Le dépassement prévu de la plage déclenche l'exception. La durabilité est le septième, apparue avec la version 7.
le travail accompli, les jalons franchis et les coûts encourus ; les bénéfices prévus ou réalisés ; le management du contenu ; l'acquisition de ressources suffisantes pour achever le travail ; le management des délais et des coûts ; l'identification et le management des risques et des points à traiter ; le management de la maîtrise des modifications ; la qualité du travail ; l'état d'avancement de l'engagement et des communications planifiés et anticipés avec les parties prenantes ; le management du transfert des éléments de sortie à l'organisme commanditaire ou au client, et la préparation et le management du changement organisationnel ou sociétal ; l'établissement de rapports sur l'avancement ; le maintien de l'intégrité et de la disponibilité des informations et de la documentation ; le management de l'état d'avancement des activités d'approvisionnement ; les nouveaux retours d'expérience.délai, coût, effectifs, risques et opportunités, exigences, paramètres techniques, contrat, chaîne d'approvisionnement.

Trois d'entre elles ne sont posées comme telles par aucun des trois autres textes : les exigences, les paramètres techniques et la chaîne d'approvisionnement.

Quatre organismes sérieux, quatre nombres, aucun recouvrement complet. Ce n'est pas du désordre. Chacun découpe selon ce que son texte est : PRINCE2 énumère ce qui est placé sous tolérance, donc sous autorisation ; l'ISO énumère ce qu'il faut collecter ; la NDIA ce qu'un donneur d'ordre attend d'un titulaire. La liste suit l'objet du document, pas la nature des indicateurs.

Un cinquième texte faisait tout autrement, et il ouvre la suite. ISO 21508:2018 ne classait pas par objet dans son annexe A : elle séparait les key indicators, CV, SV, CPI, SPI et VAC, des predictors, TCPI et IEAC. Le critère n'était plus ce que l'indicateur mesure, mais le sens du regard.

À quoi sert un indicateur : la question à laquelle il répond

Un compte rendu de projet ne sert pas à une chose mais à trois. NF ISO 21502:2021 le pose en note du §7.15.1 : les comptes rendus se concentrent sur l'état d'avancement, l'analyse des écarts et les prévisions de performances futures du projet.

Si le compte rendu a trois objets, les indicateurs qui l'alimentent se rangent selon celui qu'ils servent. C'est une lecture que nous proposons, et aucune norme ne l'écrit sous cette forme. Elle donne trois questions.

  • Où en est-on ? L'état. Travail accompli, jalons franchis, coûts encourus.
  • Qu'est-ce qui dérive ? L'écart entre le prévu et le réel.
  • Où va-t-on finir ? La prévision.
Un tableau d'affichage portant une grille de trois colonnes sur cinq lignes. Les colonnes sont les trois questions, Où en est-on ?, Qu'est-ce qui dérive ?, Où va-t-on finir ? ; les lignes sont les cinq familles, Délai, Coût, Avancement, Qualité, Risque. La ligne Délai porte jalons franchis, puis SV et SPI, puis rien ; la ligne Coût porte coûts encourus, puis CV, CPI et VAC, puis TCPI et IEAC. Les lignes Avancement, Qualité et Risque ne portent que leur première case, travail accompli, qualité du travail, risques et points à traiter, et restent vides sous les deux autres questions. Un tiret marque chaque case vide : les référentiels lus n'y nomment aucun indicateur.
Figure 1 : les deux axes, et les cases que les référentiels laissent vides

La grille montre ce que les référentiels lus nomment, pas l'inventaire de ce qui existe.

La lecture n'est pas gratuite : une norme séparait déjà deux des trois questions. ISO 21508:2018 rangeait d'un côté les indicateurs clés et de l'autre les prédicteurs, c'est-à-dire le regard en arrière et le regard en avant. Elle a été retirée depuis, ce qui vaut d'être dit puisque c'est sur elle que la lecture s'appuie. Et l'idée de classer l'information par la question posée plutôt que par son objet est ancienne. Robert Kaplan et David Norton formulent en 1992 les quatre perspectives du balanced scorecard sous forme de questions et non de catégories. Kaplan rapporte, dans un working paper de 2010 revenant sur la genèse de l'outil, que Simon et ses coauteurs classaient déjà l'information de gestion de cette façon en 1954. Leur triplet n'est pas le nôtre, sa troisième catégorie ne recoupant pas la troisième question ci-dessus. C'est le geste qui est le même.

Un débat courant se dissout au passage. La 7e édition du PMBOK Guide (2021) pose qu'il existe deux types d'indicateurs, avancés et retardés (§2.7.1.1). La NDIA dit le contraire, sur un exemple : un effectif réel inférieur au prévu est un indicateur avancé de travaux futurs qui ne seront pas réalisés, et le même chiffre est un indicateur retardé de recrutements qui n'ont pas eu lieu. Deux positions institutionnelles opposées, qu'il n'y a pas lieu de départager ici. Ce que l'exemple montre suffit : le type n'est pas une propriété de l'indicateur, il dépend du sens du regard, donc de la question posée.

Trois vocabulaires coexistent d'ailleurs pour la même idée : avancés et retardés chez le PMI, mesures prédictives chez la NDIA, indicateurs clés et prédicteurs dans ISO 21508:2018.

En revue, sur un projet sous contrat à terme, ce qui décide de la ligne qu'on regarde n'est donc pas la famille dont elle relève, mais la question que l'instance pose ce jour-là.

Ce que chaque famille mesure, et ce qu'elle ignore par construction

Un indicateur peut être exact et tromper. Trois mécanismes le produisent, tous documentés, et aucun n'est un reproche fait à celui qui l'emploie : ce sont des propriétés de l'outil.

Le premier est mathématique. L'indice de performance des délais de la valeur acquise, le SPI, converge vers 1,00 à mesure que le projet se termine, quelle que soit l'avance ou le retard à l'arrivée, et son utilité se dégrade sur le dernier tiers. C'est une moyenne sur l'ensemble du projet, donc tirable vers le haut en avançant des tâches non critiques faciles pendant que le chemin critique dérive. Le niveau d'effort l'amortit encore. La NDIA, qui publie ces limites dans sa révision 3 (2021), écrit qu'il ne s'emploie jamais seul mais adossé à une analyse du chemin critique et à une évaluation du risque planning. Elle publie aussi un seuil dans l'autre sens : au-dessus de 1,05, la mention est too good ?, soupçon de planification trop prudente. Le calcul et la lecture de cet indice relèvent de la valeur acquise, et d'un autre article.

Le deuxième est ce que l'indicateur ne relie pas. Rigney le formulait en 1979 : l'analyse conventionnelle indique combien a été dépensé et combien reste, elle n'indique pas combien a été fait, ni si les ressources restantes suffisent à terminer. Les systèmes de l'époque suivaient le coût, suivaient le délai, et ne reliaient jamais les deux.

Le troisième est ce que l'indicateur provoque. La 7e édition du PMBOK Guide (2021) en nomme plusieurs cas au §2.7.4 : l'effet Hawthorne, le fait même de mesurer influence le comportement ; la vanity metric, une mesure qui affiche des données sans rien apporter à la décision ; et le détournement, dont l'exemple donné est de travailler sur des activités hors séquence, faciles à terminer, pour améliorer l'indicateur. Kaplan et Norton le disaient autrement en 1992 : se fier à un seul instrument peut être fatal, et un jeu équilibré sert précisément à voir ce qu'une amélioration a coûté ailleurs.

Un indicateur n'est jamais neutre. Ridgway l'établissait en 1956 : même institué à seule fin d'information, un dispositif de mesure est probablement interprété comme la définition de ce qui compte dans le travail, et il a donc des conséquences sur les comportements.

D'où viennent les familles d'indicateurs

Les familles ne sont pas nées dans la gestion de projet. Elles viennent du contrôle de gestion des années 1950, et c'est Robert Kaplan qui en raconte l'histoire, dans un working paper de 2010 consacré aux fondements conceptuels du balanced scorecard.

Il ouvre son propre récit par un aveu : le balanced scorecard, écrit-il, n'était pas original pour avoir prôné l'usage de mesures non financières. Ce qu'il rapporte ensuite date de 1955. Un groupe d'état-major de General Electric recommande alors de mesurer la performance des divisions par une métrique financière et sept non financières : la rentabilité, la part de marché, la productivité, le leadership produit, la responsabilité publique, le développement du personnel, les attitudes des employés, et l'équilibre entre objectifs de court et de long terme. Kaplan fait correspondre les sept premières à ses quatre perspectives, et écrit que la huitième porte l'essence du balanced scorecard.

Le problème que ce jeu résolvait est nommé, et il n'a rien de projet : piloter des divisions décentralisées sans se fier au seul résultat financier. C'est de là que vient l'idée qu'un tableau doit couvrir plusieurs familles, et non l'inverse.

Trente-sept ans plus tard, Kaplan et Norton publient le balanced scorecard dans la Harvard Business Review. L'article ouvre sur une phrase devenue proverbiale, ce que vous mesurez est ce que vous obtenez, et propose de penser le tableau équilibré comme les cadrans et les indicateurs d'un cockpit d'avion.

En résumé

Devant un tableau de bord, la question utile n'est pas de savoir de quelle famille relève chaque ligne. Ce sont deux autres, et elles se posent ligne par ligne.

À laquelle des trois questions celle-ci répond-elle : où en est-on, qu'est-ce qui dérive, où va-t-on finir ? Dans la lecture proposée ici, une ligne qui ne répond à aucune des trois ne sert aucun des trois objets du compte rendu.

Et de quoi est-elle aveugle par construction ? C'est la question qu'on pose le moins, et c'est celle qui évite de confondre un chiffre juste avec une information utile. Un indicateur peut être exact et inutile.

Ce qu'il faut faire d'une ligne qui ne passe ni l'une ni l'autre est un autre sujet : il demande de regarder le dispositif de compte rendu dans son ensemble, et pas la ligne isolément.

Stop guessing. See the real impact.

Questions fréquentes

Q.Combien d'indicateurs faut-il suivre sur un projet ?

Weaver, dans Gateways and Score Cards (Mosaic Projects, consulté le 28 août 2026), recommande un maximum de six à huit mesures et juge que trois à cinq valent mieux. Il ajoute une exigence souvent oubliée : une mesure brute n'apprend rien, c'est la comparaison à une cible définie à l'avance qui dit s'il y a succès.

Q.Un pourcentage d'avancement est-il un indicateur ?

Oui, et c'est même la famille la plus regardée en revue. NF ISO 21502:2021 range le travail accompli parmi les postes sur lesquels le responsable de projet collecte et analyse les données. La règle qui permet de le chiffrer sur un lot en cours est un sujet à part entière, traité dans un autre article.

Références

  • Administrative Science Quarterly - V. F. Ridgway - Dysfunctional Consequences of Performance Measurements - 1956
  • AFNOR - NF ISO 21502:2021 - Recommandations sur le management de projet - Juin 2021
  • APM - APM Body of Knowledge - 8th edition, 2025
  • AXELOS - PRINCE2 7 - Managing Successful Projects - 2023
  • Controllership Foundation - Herbert A. Simon, Harold Guetzkow, George Kozmetsky, Gordon Tyndall - Centralization vs. Decentralization in Organizing the Controller's Department - 1954
  • Harvard Business Review - Robert S. Kaplan, David P. Norton - The Balanced Scorecard - Measures that Drive Performance - Reprint HBR 92105, 1992
  • Harvard Business School - Robert S. Kaplan - Conceptual Foundations of the Balanced Scorecard - Working Paper 10-074, 2010
  • ISO - ISO 21506:2024 - Project, programme and portfolio management, Vocabulary - 1st edition, 2024
  • ISO - ISO 21508:2018 - Earned value management in project and programme management - 2018
  • Mosaic Project Services - Patrick Weaver - Gateways and Score Cards - Measuring Project Performance - Consulted on 2026-08-28
  • NDIA - A Guide to Managing Programs Using Predictive Measures - Revision 3 - 2021
  • PMI - A Guide to the Project Management Body of Knowledge (PMBOK Guide) - 7th Edition - 2021
  • PMI - A Guide to the Project Management Body of Knowledge (PMBOK Guide) - 6th Edition - 2017
  • R. A. Rigney - Performance Measurement System: Recent Systems Development and Applications - 1979
  • UK Government - Government Functional Standard GovS 002 - Project delivery - Version 2.1, 2025
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