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Publié le 1 septembre 2026 · Par Vincent KENNEL
La matrice RACI : les quatre rôles et d'où vient la grille
Quatre lettres présentées partout comme quatre rôles équivalents. Ce que les référentiels en écrivent réellement, édition par édition, et ce que leurs récits d'origine ne sourcent nulle part.
En bref
Une matrice RACI est une matrice d'affectation des responsabilités où chaque case porte une lettre : R exécute la tâche, A répond du résultat et n'est qu'un seul, C est consulté, I est informé. Le format est enregistré par le PMBOK Guide, 3e édition (2004).
Sur un projet qui réunit plusieurs entités, la question de savoir qui décide ne se lit sur aucun organigramme. Un organigramme dit qui dépend de qui, pas qui répond de quoi. L'écart se paie en réunion, quand une décision attend son propriétaire et que chacun autour de la table suppose qu'un autre l'a prise.
Ce qu'est une matrice RACI
Le RACI n'est pas un outil qui existe pour lui-même. C'est un format de remplissage appliqué à une matrice d'affectation des responsabilités, et la source qui a fait entrer le sigle dans le vocabulaire de la gestion de projet le dit dans le titre même de sa figure : Responsibility Assignment Matrix (RAM) Using a RACI Format, PMBOK Guide, 3e édition (2004), page 206. La matrice existe avant lui. Le RACI dit ce que contient la case : les objets de travail en lignes, les rôles en colonnes, une lettre par intersection.
La 4e édition (2008) est plus explicite encore, en posant que le RACI n'est qu'un type de matrice d'affectation parmi d'autres. AACE International, dans sa Recommended Practice 83R-13 (révision du 1er mai 2014), décrit une matrice qui peut être développée en RACI, et PRINCE2 7 (2023) le range parmi les techniques de soutien, hors de la méthode proprement dite. Aucun de ces référentiels ne l'impose.
Dans la tradition de la valeur acquise, la case d'une matrice d'affectation des responsabilités porte d'ailleurs une croix, puis des montants, et la même Recommended Practice 83R-13 note que seul le R du RACI correspond au responsable du compte de contrôle. Les deux instruments ne désignent pas la même personne.
Les quatre lettres
Lettre
Ce que le rôle recouvre
Où c'est écrit
R, Responsible
Exécute la tâche. Une ou plusieurs personnes
PRINCE2 7 (2023), p. 91
A, Accountable
Répond du résultat. Une seule personne
PRINCE2 7 (2023), p. 91
C, Consulted
Donne un avis attendu, dans une communication à deux sens
BABOK Guide v3.0 (2015), p. 346
I, Informed
Reçoit l'information, dans une communication à un seul sens
BABOK Guide v3.0 (2015), p. 346
Ce qui sépare le C du I n'est pas un degré d'implication mais la direction de la communication. Le BABOK Guide v3.0 (2015) le formule ainsi : avec Informed la communication va dans un sens, avec Consulted elle va dans les deux. Le guide 3.1 (2023) de la méthode PM², celle des institutions européennes, pose le même critère de son côté. Deux corpus sans lien, un même critère.
Une définition des quatre lettres par le PMI se cherche en vain. Sur sept éditions du PMBOK Guide, de 1996 à la 7e édition (2021), le sigle est développé et jamais glosé lettre par lettre : le PMI définit le RACI en bloc, au glossaire, à partir de la 5e édition (2013). Les gloses détaillées viennent d'ailleurs et ne concordent pas toujours. The PMI Guide to Business Analysis (2017) décrit ainsi le A comme celui qui répond de l'achèvement et de la qualité de la tâche, et qui approuve en dernier ressort. C'est pourquoi chaque définition est ici datée.
Le partage R et A, le seul enjeu réel
Trois lettres sur quatre décrivent une participation. Une seule crée une obligation.
Le A répond du résultat, et il est unique. Sur ce point les référentiels ne divergent pas : PRINCE2 7 (2023) parle de la personne unique qui possède la tâche, le BABOK Guide v3.0 (2015) précise qu'une seule partie prenante reçoit cette assignation, le guide PM² 3.1 (2023) écrit qu'il n'y a qu'une seule personne comptable par tâche. COBIT 4.1 (2007) est le seul à l'expliquer plutôt qu'à le poser : accountable signifie que la responsabilité s'arrête là, chez celui qui donne la direction et autorise l'activité.
Sur le R, l'accord n'existe pas. PRINCE2 7 (2023) admet une ou plusieurs personnes, et Rita Mulcahy dans PMP Exam Prep, 9e édition (2018), de même. Le guide PM² 3.1 (2023) impose au contraire un seul responsable par tâche. Il n'y a donc pas de règle universelle à retenir : il y a le référentiel qu'on suit, et il faut savoir lequel.
Deux partages superposés, et un seul A
Le faux ami qui vide l'outil de son sens. En anglais, responsible désigne celui qui fait. Le « responsable » du français courant, celui qui rend des comptes, correspond à accountable. Traduire Responsible par « responsable » revient donc à effacer la distinction que la matrice existe pour poser. Le français n'a pas tranché, et la dernière section de cet article dit comment deux traductions officielles s'en sortent de deux façons opposées.
À quoi elle sert, sur un exemple
Prenons la mise en service d'un nouvel outil dans une équipe.
Chef de projet
Référent métier
Équipe technique
Direction
Recueillir le besoin
A
R
C
I
Choisir la solution
R
C
C
A
Paramétrer
A
C
R
I
Recetter
A
R
C
I
Former les utilisateurs
A
R
C
I
Mettre en service
R
C
C
A
Deux lectures sont possibles, et la seconde est celle que personne ne fait. En ligne : pour une tâche, qui fait, qui répond, qui donne son avis, qui est tenu au courant. En colonne : ce qu'une personne porte sur l'ensemble. Elle ne coûte rien, le tableau étant déjà rempli, et elle seule montre les déséquilibres.
La ligne qui enseigne le plus est « choisir la solution ». Le A y est la direction, alors qu'il est le chef de projet sur « paramétrer ». Le A se déplace d'une ligne à l'autre : ce n'est pas un rang dans la hiérarchie, c'est un rôle attaché à une tâche. Une liste de rôles ne le montrerait pas.
Quand le R est chez un fournisseur et le A chez l'organisation cliente, la matrice traverse une frontière contractuelle et les lettres cessent d'être une convention interne. C'est un autre sujet, et il commence là.
RACI, RASCI, et le reste
Une seule variante a une assise publique et normative : le RASCI du guide PM² 3.1 (2023), qui présente la matrice sous ce nom et n'emploie jamais le sigle à quatre lettres.
Ce que le S ajoute n'est pas une nuance mais un critère, et le guide l'énonce des deux côtés : le rôle de support aide à accomplir la tâche, le rôle consulté n'y aide pas. Le même guide impose par ailleurs un seul responsable par tâche, et les deux règles se tiennent : là où d'autres référentiels admettent plusieurs R pour loger ceux qui prêtent main-forte, PM² leur donne une lettre à eux. RASCI n'est pas RACI plus une lettre, c'est une autre répartition du même travail.
Pour le reste, aucune variante n'a d'assise comparable dans les référentiels consultés.
D'où vient le RACI
C'est la partie où le paysage devient bavard et où les sources se taisent.
L'ancêtre a un nom et une date. En septembre 1954, Alfred G. Larke décrit dans Dun's Review and Modern Industry un instrument appelé linear responsibility chart, dont deux dépôts de copyright sont enregistrés au Catalog of Copyright Entries de la Library of Congress, datés du 1er décembre 1953. Le mode d'emploi n'a pas changé depuis : les postes en abscisse, les fonctions en ordonnée, un symbole à l'intersection. L'article rapporte déjà qu'une entreprise emploie ses propres symboles plutôt que ceux déposés : l'instabilité de notation est d'origine. La littérature de gestion de projet cite plus volontiers David I. Cleland et Wallace Munsey, « Who Works With Whom? », Harvard Business Review, 1967, que Larke précède de treize ans.
Le chaînon suivant se lit sur pièce. Richard Beckhard et Reuben T. Harris décrivent dans Organizational Transitions, 1re édition (1977), une technique de responsibility charting à quatre lettres : R, A-V, S et I. Trois choses y sont contre-intuitives. La règle du « un seul » porte sur le R et non sur le A. Le A de 1977 n'est pas une accountability, c'est un droit de veto. Et il n'existe aucun C : le I de la 2e édition (1987) désigne celui qui doit être informé ou consulté avant l'action, mais ne peut pas s'y opposer. Le RACI ne remplace donc pas le S par un C, il scinde une lettre en deux et abandonne le support. Ni l'une ni l'autre édition ne revendique l'invention de la technique.
Deux états documentés, quatre correspondances
La disposition est chronologique : elle n'établit ni filiation, ni invention.
Ensuite, plus rien pendant seize ans. En 1988, George Korey publie dans Management Decision un article intitulé Linear Responsibility Charting : dans une revue à comité de lecture, la technique porte encore son nom d'origine. Le sigle n'apparaît pas davantage dans la littérature académique indexée avant 2002, ni dans le PMBOK Guide, éditions 1996 et 2000, dont la figure correspondante emploie les codes P, A, R, I et S.
La première ratification que nous ayons trouvée est le PMBOK Guide, 3e édition (2004) : trois occurrences dans tout le volume, toutes sur la même page, aucune entrée au glossaire, ni à la liste des acronymes, ni à l'index. Un référentiel qui adopte un sigle sans l'expliquer suppose son lecteur déjà familier. C'est un indice, pas une preuve. Entre 1988 et 2004, notre corpus ne comble rien.
Date
Pièce
Le sigle RACI y figure-t-il ?
décembre 1953, septembre 1954
Enregistrement au Catalog of Copyright Entries ; Larke, Dun's Review and Modern Industry
Non. L'instrument s'appelle linear responsibility chart
1967
Cleland et Munsey, Harvard Business Review
Article non consulté. La littérature le cite pour le linear responsibility chart
1977 et 1987
Beckhard et Harris, Organizational Transitions, deux éditions
Non. La grille est R, A-V, S et I
1988
Korey, Management Decision
Non. L'article s'intitule Linear Responsibility Charting
1996 et 2000
PMBOK Guide, deux éditions
Non. Les codes sont P, A, R, I et S
jusqu'en 2002
Littérature académique indexée
Non. Aucune occurrence
2004
PMBOK Guide, 3e édition, page 206
Oui. Première ratification attestée
Ce qui circule à la place se vérifie vite. Une même phrase d'origine se retrouve à l'identique sur plusieurs sites, tous renvoyant à un article qui ne la contient pas, et quatre autres récits incompatibles coexistent, aucun sourcé. Le document RACI le plus diffusé de la profession, la note Role and Responsibility Charting de Michael L. Smith et James Erwin, ne comporte ni section historique, ni bibliographie, ni référence.
Et en français
Le français ne dispose d'aucune traduction stable du couple, et ce n'est pas faute d'avoir essayé.
Le Guide PMBOK, 4e édition française (2008), écrit qu'il n'y a qu'une seule personne responsable pour chaque tâche, là où l'anglais de la même édition écrit only one person accountable : la traduction officielle commet le faux ami que l'outil sert à lever. Le même volume donne d'ailleurs, dans sa liste des acronymes, une seconde traduction du sigle incompatible avec celle de son corps de texte.
La version française du guide PM² 3.1 (Office des publications de l'Union européenne, 2025) prend le chemin inverse. Elle garde « Responsable » pour celui qui fait, et invente un mot pour l'autre rôle : « Comptable », celui qui répond de l'achèvement correct et complet du travail. Le sigle lui-même s'en trouve modifié et devient RCmSCI. Deux institutions, deux traductions officielles, deux solutions opposées au même problème, et aucune n'a fait convention.
Reste la norme. NF X50-115 (AFNOR, décembre 2017) ne comporte aucune occurrence de « RACI », ni d'ailleurs du mot « matrice ». Elle traite pourtant la question, autrement : l'organisation et les délégations associées aux rôles et responsabilités sont définies dans un document, de type plan de management de projet ou note d'organisation de projet, précisant les responsabilités de chacune et leur périmètre de décision possible.
Ce n'est pas un retard, c'est une autre réponse, et elle a une conséquence pratique. Une lettre dans une case ne porte pas un périmètre de décision. Sur un projet conduit sous cette norme, le RACI peut être une pièce du document attendu, il n'en tient pas lieu.
En résumé
Une question suffit à remplir une matrice correctement, et c'est la seule que l'outil tranche : qui répond si la tâche n'est pas faite. Les trois autres lettres décrivent des participations, elles n'engagent personne.
Deuxième geste, que l'histoire du sigle rend nécessaire : nommer l'édition dont vient la définition qu'on cite. Les référentiels divergent sur la cardinalité du R, sur les mots employés et sur les traductions. Il n'existe pas de définition unique à opposer à un contradicteur, seulement des définitions datées.
Et une chose à ne pas chercher : l'inventeur. Ce que les sources permettent d'établir, c'est une filiation de forme et une date de ratification. Le reste est du récit.
Stop guessing. See the real impact.
Questions fréquentes
Q.RACI, RASCI, RACI-VS : faut-il choisir ?
Le choix compte moins que l'accord : une grille ne vaut que si tous ceux qui la lisent y mettent le même sens. Le RASCI du guide PM² 3.1 (2023) est la seule forme dont les rôles soient définis dans un texte public, donc la seule dont on puisse discuter les termes avec un contradicteur. Pour RACI-VS et les autres, rien de tel n'existe : l'accord se négocie dans l'équipe, il ne se cite pas.
Q.Une matrice RACI remplace-t-elle une matrice d'affectation des responsabilités ?
Non, elle en est un format de remplissage. Ce que porte la case diffère : côté valeur acquise, elle désigne un responsable de compte de contrôle ; côté RACI, elle attribue un rôle tenu sur une tâche. L'un ne tient pas lieu de l'autre, et la matrice d'affectation des responsabilités a un traitement propre que cet article n'aborde pas.
Q.Faut-il un RACI sur tous les projets ?
Aucun référentiel consulté ne l'impose. La Recommended Practice 83R-13 de l'AACE International (révision du 1er mai 2014) en fait un raffinement facultatif, et la norme NF X50-115 (AFNOR, décembre 2017) attend un document, pas une matrice. La question utile est donc ailleurs : elle porte sur ce qui doit être écrit quand la responsabilité se joue entre plusieurs entités, et la grille n'est qu'une des formes possibles de cette écriture.
Références
AACE International - AACE International Recommended Practice 83R-13 - Organizational Breakdown Structure and Responsibility Assignment Matrix - Rev. 1 May 2014
AFNOR - NF X50-115 - Management de projet et de programme, présentation générale - Décembre 2017